L’Humanité, une espèce cultivée dans la terre

Les Jardins du Village achèvent leur quatrième saison d’été au moment où le Relais SML entame sa seconde rentrée.

Ces cinq années de travail ont commencé, après des années de réflexion et de dessins, en même temps que le formidable travail de Jean-Claude Ameisen “Sur les Épaules de Darwin”, une enquête passionnante mêlant primatologie, mythologie, neurosciences, poésie et astronomie, sur le propre de l’Homme, à la recherche des traces de notre commune humanité, à travers l’espace et le temps, à travers nos cultures.

JCA entamait son chemin alors que je m’interrogeais moi-même sur ma capacité à accueillir tant de visiteurs chez moi.

Quelle était cette commune humanité à laquelle j’ouvrais cette grande maison,  sans condition?

Je n’ai raté aucune émission en cinq ans, les écoutant même plusieurs fois chacune (tous les podcasts ici), cherchant dans mon quotidien les traces de tel ou tel récit.

Ainsi l’an dernier, après avoir écouté encore et encore la série d’émissions sur la démocratie chez les abeilles, je me suis demandé à quoi ressemblerait, aujourd’hui, un habitat “typiquement humain”, après un siècle d’industrialisation de nos modes de vie.

J’ai trouvé 200 palettes industrielles, une vingtaine d’amis et, sans plans, à l’instinct, nous avons construit une immense cabane improbable, la “Guinguette” des Jardins du Village.

La GuinguetteJe me dis souvent que si nous avions été des abeilles, nous aurions construit des alvéoles : cette cabane est, pour tous ceux qui s’y sont assis un instant, profondément humaine, simplement humaine.

Qui donc est ce “Nous” que nous invoquons en tant qu’espèce ? C’est ce que je tente de découvrir au quotidien, au travers de toutes les rencontres faites aux Jardins du Village et au Relais SML.

Le Bar des TouristesQuelle est donc cette  » humanité » que nous rêvons commune, dans le prisme du groupe, que nous savons éparse et heureusement diverse dans l’intimité du « moi »?

Mon père, passionné de la grande Histoire et de ses petites branches, m’avait déjà transmis cette curiosité: toujours chercher à voir plus loin, à voir au delà des époques, combien nous sommes une espèce simple, dont les tracas traversent les âges, les cultures et leurs technologies, sans variation majeure évidente.

chimpC’est en montant sur ses épaules, un peu plus haut dans l’arbre du vivant, auprès de nos proches cousins grands singes (Bonobos, Chimpanzés, Orang Outangs, Gorilles, par ordre d’éloignement généalogique), que j’ai le mieux compris ce qui aujourd’hui me semble essentiel : comme eux, nous sommes une espèce cultivée dans la terre.

Jane Goodall apportera un nouveau regard sur le sens commun, un sens qui lui était propre, innovant, féminin, singulier : Homo Sapiens n’était plus le seul à fabriquer des outils.

Jane Goodall: comment humains et animaux peuvent vivre ensemble?

« Il va nous falloir redéfinir le concept d’outil,  ou le concept d’Homme » lui dira son mentor, Louis Leakey.

Bien d’autres naturalistes suivront ses traces dans toutes les branches du vivant, faisant tomber un à un les derniers totems de notre supériorité régnante.

Jusqu’au travail de Frans De Waal, qui nous ouvrira les yeux sur l’anthropocentrisme du concept d’humanisme, qui, même lui, n’est désormais plus spécifiquement humain.

“Le paysage, c’est ce qui reste lorsque l’on ferme les yeux” dit Gilles Clement, un de nos plus grands jardiniers contemporains.

En tant qu’espèce, nous fermons peu à peu les paupières sur des paysages végétaux, animaux, olfactifs, chimiques, gustatifs, sonores qui nous ont vu naître, qui nous influencent profondément dans nos humeurs, nos états d’âme, nos réactions, nos pulsions… Ces paysages, cette nature est en nous, pas autour de nous, en nous.

Il nous faut ouvrir les yeux sur cette réalité de notre enracinement avant qu’elle ne disparaisse, que notre regard sur elle disparaisse, que la branche “Homo sapiens” ne ferme définitivement les yeux, ne tombe au sol, desséchée.

La vie se passera de nous, il nous appartient de prendre soin de notre espèce, il est urgent de créer des oasis de diversité.

Nos quatre grands et proches cousins, à peine moins humains que nous, sont tous aujourd’hui menacés d’extinction :

L’institut Jane Goodall et d’autres luttent heureusement pour protéger leurs habitats, leur créer des “poches” de survie sur les cartes, entre les routes et les zones déforestées.

Il est urgent d’en faire autant pour notre propre espèce et c’est ce que je tente depuis cinq ans, en fait bien plus, avec l’aide de quelques uns, en fait quelques millions d’abeilles humaines à travers le monde, par des myriades de reflets, tous différents, de cette commune humanité à protéger.

Pour moi, cette résistance, cette résilience a pris la forme d’une maison d’hôtes, d’une vieille bâtisse réintroduite à ses premiers usages d’accueil de voyageurs, puis d’un espace de coworking, un espace de travail partagé.

Né “à la ville” par erreur de casting sans doute, imprégné très jeune de nature, de campagne et de paysages méditerranéens, voilà bientôt 12 ans que je redécouvre une vie rythmée par les saisons, que je m’émerveille chaque jour de la beauté du vivant, de sa complexité, de son incidence sur la vie des Hommes, leurs modes de vie, leurs métiers, leurs migrations saisonnières, sur leur humanité.

En deux saisons, la cabane, la guinguette, est devenue pour nous les humains, ce que le bassin naturel est devenu pour les oiseaux; un lieu de rencontre, de bienveillance, d’échange, de partage autour d’une soif commune : de lien, de partage de compétences et de limites, de créativité artistique, d’émotions bien humaines de fêtes, de musique de joie, de repas partagés.

Depuis cet été, dans la journée, en semaine, on y travaille aussi, la guinguette étant devenue une extension naturelle du Relais SML, un bureau partagé, en palettes, où l’on peu travailler en visio conférence au milieu des chants d’oiseaux, au milieu du vivant.

Webmasters, journalistes, agriculteurs, entrepreneurs divers est variés, venant de loin parfois ou de tout près souvent, les visiteurs coworkers du Relais SML sont aussi variés et enrichissants que les oiseaux au bassin.

Une petite oasis de diversité humaine enracinée, bien connectée au reste du monde par internet et les nouvelles technologies, comme le bassin reste connecté au monde par ses visiteurs de passage, voici l’ambition du Relais SML il y a un an, voici son paysage aujourd’hui.

Nouvelle économie, économie circulaire, sobriété heureuse, économie du partage…, il n’est pas besoin d’écriteau pour lui voir un sens, c’est mon sens, il n’est pas commun, il se veut humain.

L’autre jour, Nadine, coworkeuse de la toute première heure et cofondatrice du Relais SML, revenant d’une semaine de travail à Paris au 10ème étage d’une tour, me confie en arrivant aux jardins : “J’ai eu l’impression d’être une tomate hors sol !”

Nous sommes une espèce cultivée dans la terre, sans cette terre, notre culture, notre commune humanité n’est plus.

Le Relais SML est un potager à projets, voici le programme pour cette nouvelle rentrée…

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